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Femmes cycliques, femmes puissantes

Soufran

J’ai rencontré Soufran lors d’une retraite sur le féminin sacré et l’archétype de l’Enchanteresse. C’est une étincelle de vie et de rire qui a autant les pieds sur Terre que dans les étoiles. Sophrologue, praticienne chamanique et accompagnatrice du féminin, son récit montre combien l’intime est politique :

« Je suis une femme française issue d’une famille chinoise et je partage mon expérience depuis une place eurocentrée.

Mes règles sont arrivées lorsque j’avais 12 ans et demi. J’ai été prise de court car ce sujet n’avait jamais été abordé à la maison, et les discussions avec les copines ne tournaient que sur les douleurs menstruelles. Angoisse ! La première chose que ma mère m’ait dite : « Oula ! Tu vas devoir faire attention, maintenant tu peux tomber enceinte. »… sans m’expliquer comment on tombait enceinte !

Le savoir sur le cycle menstruel est complètement silencié.

Comme nombreuses de mes amies vietnamiennes, cambodgiennes ou thaïlandaises, j’ai grandi sans éducation sexuelle et sans savoir ce qu’est le cycle féminin. Il y a de grands tabous autour de ces thèmes, c’est très compliqué d’obtenir des informations auprès des femmes de sa famille. Je ne pourrais même pas dire si ma mère ne sait rien ou ne veut pas en parler. Elle m’achetait mes protections hygiéniques, mais quand j’avais mes lunes, je devais restée discrète, autant sur mes saignements que sur mes douleurs. J’ai fait mon éducation au planning familial 

Dans ma famille (et de ce que j’en sais), les chinois•es vivent surtout pour la descendance ! La grossesse est donc le moment du cycle le plus choyé. Il vient avec ses rituels de tisanes, de décoctions, de bains de fleurs, d’aliments à manger et à éviter … avant, pendant … Le post-partum est aussi un moment clé pour le bien-être et la santé du bébé et de la maman. C’est un moment d’autant plus sacré si on attend un garçon ! « Le fils est un trésor, la fille est de l’herbe » : cette expression chinoise terrible avec laquelle j’ai grandi dit tout de la société patriarcale et de la considération portée aux femmes. Elle existait déjà avant la politique de l’enfant unique, qui a tué des millions de femmes en devenir !

Comment construire un lien équilibré avec le féminin sacré dans une société qui a purement et simplement éliminé le sexe féminin ? 


La culture chinoise était une culture orale et la propagande d’État de Mao, à coups de haut-parleur toute la journée, a effacé ce qui se transmettait de génération en génération. Les messages mettaient uniquement en avant l’archétype de la Mère nourricière jeune et féconde. Les archétypes de la Femme Sage et de l’Enchanteresse ne collent pas toujours à l’obligation de « garder la face » pour son honneur et celui de sa famille. Si une femme ne suivait pas la carrière de « bonne épouse » et qu’elle prenait son destin en main, elle était souvent méprisée, moquée, elle et/ou son conjoint.

L’homme pouvait cependant notoirement avoir plusieurs concubines. Cette pratique perdure encore aujourd’hui. ! Se créé alors une « guerre froide » entre les femmes qu’il ne faut pas étaler en public. « Les femmes ne peuvent mener qu’en coulisses », autre expression chinoise qui nourrit l’injonction à ne pas faire perdre la face à son compagnon et/ou aux hommes de la famille. Il reste alors peu de place pour l’expression libre, diverse et sincère de soi ; soit on est dans une énergie féminine exacerbée en mode « drama queen » (archétype de la Jeune en déséquilibre), soit on est une femme guerrière en marge de la société. 

Comment retrouver nos savoirs ancestraux ?

Aujourd’hui, on continue de prodiguer des soins et des remèdes de « grand-mère » issus de l’importante pharmacopée chinoise mais on ne sait ni où retrouver l’héritage du féminin sacré, ni même s’il a existé en fait. La sexualité étant tabou, je me demande si les bienfaits de l’œuf de Yoni par exemple sont vulgarisés en Chine comme en Occident. Bien sûr il y a le Tao  qui parle de l’équilibre des énergies dites masculin / féminin, mais ces savoirs ancestraux paraissent désormais plus intellectualisés et mis au service de la société chinoise.

Quant aux émotions, les sentiments, les ressentis ; c’est un sujet à lui seul ! On est là pour faire/produire/être utile et non pour ressentir. Et ressentir, c’est l’énergie du féminin. C’est complexe et surement en lien avec cette injonction de « garder la face » en toutes circonstances !

Aujourd’hui il reste encore le lien fort à la nature, aux cycles des saisons, aux intersaisons et à Grand-Mère Lune. C’est toujours la Lune qui dicte les dates favorables pour les grands évènements de la vie puisqu’en Chine le calendrier lunaire est utilisé en parallèle du calendrier grégorien. La Lune incarne les valeurs du féminin … mais seulement dans quelques histoires pour enfants. »


Pour retrouver Soufran :

Photo @Laura Wencker

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